Les objectifs du Millénaire pour le développement constituent une vision difficile mais réalisable, celle de la réduction spectaculaire de la pauvreté sous toutes ses formes, et cela comporte d’immenses avantages pour le monde entier. Nous avons noté au début de cette introduction que si les OMD sont atteints, plus de 500 millions d’hommes échapperont au fléau de la pauvreté, et des dizaines de millions de vies seront sauvées, les améliorations étant surtout constatées en Afrique. Si les objectifs sont atteints, des millions d’enfants auront la possibilité d’aller à l’école. D’autres avantages peuvent être quantifiés par une extrapolation simple des chiffres présentés au tableau 9. Ce que l’on ne trouve pas dans ce tableau c’est l’effet de l’inversion de la dégradation de l’environnement qu’amènerait la réalisation des objectifs, non plus que les centaines de millions de femmes et de filles de plus qui vivront enfin dans la liberté, dans une plus grande sécurité, avec des chances d’épanouissement meilleures, si les OMD sont atteints. Derrière ces réalisations, ce sont en effet la vie et l’espoir de tous ceux qui aspirent à pouvoir enfin échapper au fardeau de l’extrême pauvreté.
Mais les objectifs du Millénaire pour le développement ne sont qu’une étape vers l’élimination complète de l’extrême pauvreté. Même si les objectifs sont atteints dans chaque pays, l’extrême pauvreté restera un problème majeur appelant une attention vigilante. Une forte augmentation d’une aide au développement
qui soit de qualité permettra à de nombreux pays de se passer un jour d’un soutien extérieur à leur budget. Mais les pauvres auront toujours besoin d’un appui égal à 10 à 20% de leur PIB, pour se passer d’aide extérieure, à une date postérieure à 2015, vraisemblablement 2025 (carte 8). Jusqu’à cette date, et pour rendre précisément l’aide au développement inutile, il est essentiel qu’elle soit poursuivie. À cette fin les pays riches doivent maintenir leur aide au voisinage de 0,7 % de leur revenu national brut pendant quelque temps encore après 2015 (tableau 10). Il est possible de réduire de moitié l’extrême pauvreté d’ici à 2015. En 2025, elle devrait pratiquement avoir été éliminée.
En posant des cibles tangibles, les OMD peuvent contribuer à montrer clairement les coûts les plus évidents qui résulteraient de l’inaction, en termes de pertes de vies humaines et de chances perdues. Les OMD sont également un élément essentiel de l’Agenda mondial pour la sécurité. Comme l’ont constaté le Groupe de personnalités de haut niveau créé par le Secrétaire général sur les menaces, les défis et le changement et de nombreux autres observateurs, le développement humain et la gestion de l’environnement sont étroitement liés à la paix et la sécurité. Ce n’est qu’en réduisant la pauvreté et en améliorant la gestion de l’environnement au cours des décennies qui viennent qu’on pourra éviter une augmentation du nombre de conflits et d’États défaillants. Si en revanche les OMD ne sont pas atteints, ce sont des millions d’hommes qui mourront prématurément. Les pays qui pourraient être stables s’enfonceront au contraire dans la guerre. Et l’environnement continuera à être dégradé. Or, les risques et les avantages toucheront le monde entier, de sorte qu’une action dirigeante et responsable authentiquement internationale s’imposera aussi bien pour ce qui est du développement que de la sécurité. Conformément à la recommandation du Groupe de personnalités de haut niveau, les pays développés qui aspirent à détenir un siège permanent au Conseil de sécurité, par exemple, devraient être préparés à honorer effectivement leur engagement de consacrer 0,7 % de leur PNB à l’APD avant 2015, pour s’acquitter de leurs responsabilités dans la direction des affaires du monde.
Les coûts de la réalisation des OMD, heureusement, peuvent parfaitement être couverts, et restent tout à fait dans la limite de l’engagement de 0,7 % du PNB pris à Monterrey et à Johannesburg. Le doublement nécessaire de l’aide publique au développement, qu’il faudra porter à 135 milliards de dollars en 2006 et progressivement à 195 milliards de dollars en 2015 est assez modeste par rapport à la richesse des pays riches, ou encore par rapport aux sommes consacrées au budget militaire dans le monde, qui sont de 900 milliards de dollars par an. En fait, l’augmentation de l’aide au développement ne représente qu’un demi pour cent du revenu total des pays riches.
Bien entendu, l’argent n’est pas tout et ne suffit pas à atteindre les OMD; il reste en effet que l’augmentation des investissements doit s’accompagner d’une réforme des institutions, de l’adoption de bonnes politiques et d’efforts accrus pour que les gouvernements rendent mieux compte de leurs actes. Faute d’une aide financière accrue effectivement disponible, les pays pauvres et leurs partenaires de développement ne pourront pas discuter sérieusement et honnêtement des réformes et des investissements nécessaires pour atteindre les OMD. Pour les pays où ces réformes ont déjà conduit à l’adoption de bonnes politiques, les pays riches devraient, dans l’esprit du Consensus de Monterrey, honorer leur engagement d’accroître l’APD, en faveur de ces pays, de façon à progresser vers la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement.
Ce qui est en cause c’est la crédibilité et le fonctionnement du système international. Sans une percée majeure en 2005, si ceux des pays pauvres qui ont honoré leurs engagements de Monterrey ne sont pas effectivement soutenus dans la réalisation de leurs OMD, la confiance, déjà écornée, dans les engagements internationaux de réduire la pauvreté risque de disparaître complètement. En pareil cas, les OMD ne seront pas atteints et la sincérité des pays riches d’aider les pays bien gouvernés ayant besoin d’aide extérieure sera profondément, peut-être fatalement, compromise. Si nous n’agissons pas dès maintenant, les objectifs fixés ne seront pas atteints.
Pour assurer le succès, il faut, dès 2005, commencer à développer les capacités, à améliorer les politiques suivies et à réaliser les investissements nécessaires pour atteindre les OMD. Cet effort devra être soutenu pendant les 10 prochaines années aux niveaux mondial, national et local. Et ce n’est qu’en agissant dès maintenant que les grands problèmes environnementaux à long terme tels que le changement climatique et l’épuisement des ressources halieutiques seront maîtrisés, avant que se produisent des dégâts irréparables, affectant les pays pauvres qui sont le moins capables de se protéger.
Des mesures urgentes sont nécessaires si on veut que commence une décennie ambitieuse de réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement. Les pays en développement doivent tout faire pour se mobiliser à cette fin. Les pays riches doivent se demander si, plutôt que de rappeler aux pays pauvres leurs responsabilités, ils ne feraient pas mieux d’honorer leurs propres engagements. En 2005, tous les pays doivent sérieusement s’interroger sur leur façon de tenir leur promesse, et prendre des mesures pratiques pour accélérer leur action avant que la réalisation des OMD ne devienne impossible. Faute d’agir maintenant, la route sera bien longue et difficile jusqu’au prochain Sommet du Millénaire en 3000. |